Profession atypique dans un numérique débridé, les dessinateurs de presse et les réseaux sociaux entretiennent une relation pour le moins tumultueuse. Vadot, caricaturiste belge au Vif/L’Express et L’Echo, dresse un portrait au vitriol de cette liaison dangereuse.
En Septembre 2015, lors du colloque international « Le dessin de presse dans tous ces États » organisé par Cartooning for Peace au CESE, vous avez été amené à débattre sur la relation qu’ont les dessinateurs avec les réseaux sociaux. Les points de vue étaient tous très différents. Cet échange vous a-t-il changé ?
Non, pas tellement. Ces débats, nous les avions déjà avant Charlie. Cependant, ces discussions ont eu lieu avant les attentats du Bataclan. J’avais dit, après janvier 2015, que ce n’était pas nous, les dessinateurs, qui étions visés mais bien la société. Malheureusement, j’avais raison. Ce colloque avait plus vocation à parler de la liberté d’expression en général que le rapport aux réseaux sociaux.
La place des réseaux sociaux dans notre métier est particulièrement complexe. On l’a vu pour les révolutions arabes ou le cas de Zunar (ndlr : dessinateur malaisien censuré dans les médias locaux se servant de Twitter pour diffuser son travail). Pour eux, où il n’y a pas de presse libre dans leur pays, les réseaux sociaux peuvent être utiles. Je reste persuadé qu’ils seront rattrapés un jour. Facebook et les autres sont un grand danger pour la démocratie actuelle.
Concrètement, les réseaux sociaux ont-ils changé votre manière de travailler ?
La mienne non. Je ne me suis jamais drogué à ce truc-là. Donc je n’ai pas de problème pour décrocher d’une chose dont je ne suis pas accro. J’ai des enfants de 11 et 13 ans. Je les bassine tous les jours sur les dangers des réseaux sociaux. Notamment TikTok. Je suis trop vieux pour ça. Ils y passent beaucoup de temps. Je leur ai dit : « N’oubliez jamais que, sur un réseau social, tout ce que vous écrivez va rester. » C’est comme si toutes les paroles prononcées au Café du commerce s’envolaient pour s’inscrire au plafond à jamais.
Donc, personnellement, les réseaux sociaux n’ont pas changé ma manière de travailler. En revanche, ce sont des sujets sur lesquels je ne travaillais pas beaucoup il y a 3 ou 4 ans. Maintenant, je dessine souvent sur ce thème. Les réseaux sociaux, je les utilise pour ne pas qu’ils m’utilisent. Je fais du judo. J’utilise la force de l’adversaire.
Vous vous en servez principalement pour relayer votre travail ?
Absolument. C’est très bien ainsi. Je ne suis pas hostile aux réseaux sociaux. Prenez LinkedIn : le nom est très bien choisi, c’est un réseau qui permet d’avancer professionnellement, de se reconnecter avec des gens et les trolls ne polluent pas l’espace des autres, ce qu’était, à la base, Facebook. Il ne faut pas oublier que ce réseau a été créé par un sociopathe qui voulait dénigrer son ex.
Je n’ai jamais été fan des réseaux sociaux et je ne le serai jamais ! Plus je suis dessus, moins je suis accro. Ils ne changent pas ma façon de travailler car je refuse d’être pris par cette dictature de l’instantanéité.
Durant ce débat en 2015, Lars Refn (ndlr : dessinateur danois) disait que, dès qu’il commençait à dessiner, il pensait aux possibles réactions sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas votre cas ?
Je vous le dis, je n’en ai rien à foutre ! Je dessine pour les lecteurs de Le Vif/L’Express et L’Echo. C’est-à-dire que je dessine pour les gens qui me payent. C’est aussi simple que ça. Sur les réseaux sociaux, je ne mets pas tous les dessins. J’en partage quelques-uns. Ceux qui veulent les voir n’ont qu’à acheter le journal ou aller sur le site web. Souvent, j’ai des réactions et je réponds ! Sauf quand on m’insulte. Là, je les vire. Je me contre-fous de ce qu’il y a sur les réseaux sociaux. Je n’y vais jamais. Je ne like rien. J’estime que c’est un parasite à mon intellect. Je travaille avec l’image. Je ne dessine pas dans le vide.
Je pense que si on commence à dessiner en pensant aux réseaux sociaux, on est foutu. De la même manière, je pourrais commencer à dessiner en pensant qu’il y aura 500 000 personnes qui regarderont mon dessin sur Le Vif/L’Express mais, en faisant cela, je me mets une pression de malade ! Alors si je me dis qu’il y a 7 milliards d’individus qui peuvent le voir, c’est encore pire ! Lars Refn peut avoir cet avis mais dans mon cas, je pense que c’est une erreur.
Donc vous trouvez que les réseaux sociaux rajoutent des frontières culturelles ?
Évidemment ! Pas qu’entre les cultures d’ailleurs. Pas besoin de passer les frontières, ça rajoute des distances entre les gens du même environnement, de la même rue ! Au départ, l’idée des réseaux sociaux n’est pas mauvaise. Notamment parce que c’était encore assez petit. J’ai eu ma page Facebook en 2007, quand j’étais en Australie. Je me reconnectais avec des gens que j’avais perdu de vue, c’était super !
Considérez-vous que les réseaux sociaux sont un danger mortel systématique pour les dessinateurs de presse ?
Pas uniquement pour nous. Pour toute la société. Internet, avant les réseaux sociaux, a démultiplié le champ géographique. Pour comprendre un dessin de presse, il faut comprendre le contexte social qui l’entoure. En revanche, avec Internet et les réseaux sociaux, quand vous faites un dessin, il est lu en une seconde à l’autre bout du monde sorti de son contexte. C’est très dangereux.
Donc votre métier est de plus en plus dur à exercer ?
Oui, et pour divers facteurs. D’abord, économique : la presse ne va pas bien donc le dessin doit se réinventer. Peut-être en devenant des « Pure players » d’ici dix ou quinze ans. Ensuite, pour des raisons évidentes de sécurité. Déjà que ce métier est une exception, on lui rajoute le risque de se faire tuer !
Encore que, j’ai une certaine chance. J’habite en Belgique francophone. C’est une sorte d’Eldorado pour le dessin politique. On a une visibilité et une crédibilité médiatique qui ne souffre d’aucune comparaison à travers le monde. Nous, les dessinateurs belges, sommes constamment invités dans des émissions politiques en tant qu’analystes politiques ou éditorialistes. Je sais qu’en France les rédactions ont peur. Peur d’être en danger à cause d’un dessin. La cancel-culture, la jeunesse offensée, est aussi un poison. La faute encore aux réseaux sociaux. Quoique l’on dessine, on va choquer quelqu’un.
Commentaires
Enregistrer un commentaire