Hervé Dole : SpaceX « À la fois le pire et le meilleur »

2019 a été une riche année pour les découvertes spatiales. Grâce à de nouveaux acteurs, l’espace n’a jamais été aussi proche. L’auteur du livre « Le côté obscur de l’univers » revient sur cette année particulière. 

Il est professeur à l’université Paris-Saclay, astrophysicien à l’Institut d’Astrophysique Spatiale (IAS), a rédigé des dizaines de communiqués de presse pour la NASA et est bien d’autres choses, mais il est surtout passionné. Au bout d’une heure d’échanges téléphoniques qui semblaient n’être que cinq petites minutes, Hervé Dole pourrait rendre l’incompréhensible intelligible. Chaque concept, chaque terme, chaque difficulté, il les explique immédiatement sans même avoir besoin de lui demander. Cette vulgarisation permanente s’agrémente d’une langue bien pendue, non dénuée d’humour, et d’une certaine capacité à ne pas mâcher ses mots. 

Cette année 2019 a été extrêmement riche pour l’astronomie : la première photo d’un trou noir ou la découverte d’une exoplanète par un stagiaire de la NASA, par exemple. Est-ce que ce premier quart du XXIème siècle est le plus important en matière de découvertes spatiales ? 
Hervé Dole : L’image du trou noir n’a pas nécessité d’instrumentation spatiale : tout s’est fait depuis le sol. Mais effectivement, je suis assez d’accord sur le nombre impressionnant de découvertes. Cependant, ce n’est que la conséquence des grands moyens financiers et technologiques qu’on a investi depuis des années. Pour faire une mission spatiale, il faut à peu près vingt ans. Les images ou les résultats d’aujourd’hui sont donc issus des investissements réalisés à la fin des années 90. Pareil pour l’image du trou noir qui a été obtenu avec sept télescopes répartis sur plusieurs continents sur lesquels ont investi depuis les années 80. Un autre exemple : la détection des ondes gravitationnelles qu’on cherche depuis 40 ans ! La science, c’est d’abord du temps très long. La vision que le grand public peut avoir des découvertes spatiales est le fruit de gros efforts en amont. Donc oui, 2019 a été une année particulièrement intéressante, mais attendons 2020, 2021, 2022… Ce sera encore mieux ! 

C’est une fierté d’avoir les mains dans le cambouis dans un tel moment ? 
H.D. : « Fierté » n’est pas forcément le mot pour des scientifiques, on parlerait plutôt d’« excitation ». La science permet d’avoir un éclairage sur le monde. Donc participer à ces grandes missions et programmes nous satisfait énormément. Nous répondons à d’importants mystères de l’univers, nous écrivons une page de l’histoire intellectuelle de l’humanité. Mais souvent quand on résout un problème, d’autres se posent et permettent d’aller plus loin. Ça, c’est vraiment ce qui nous motive. 

Dans les futurs problèmes que vous citez, auxquels pensez-vous ? 
H.D. : La nature des exoplanètes, qui sont des milliers de planètes qui gravitent autour d’autres étoiles. Certaines sont dans des zones dites « habitables », c’est-à-dire qu’elles pourraient posséder des conditions favorables pour abriter la vie, même si c’est peu probable. D’autre part, connaître la nature de la matière noire, un grand mystère en cosmologie, l’étude de l’univers à grande échelle, ou encore quelle est la nature de l’énergie sombre qui provoque l’expansion accélérée de l’univers et comment est-on passé de l’inerte au vivant. Ce sont des questions qui connaîtront une réponse dans les décennies à venir. 

Nous sommes 51 ans après le premier pas sur la Lune. Les scientifiques de la NASA présents le 20 juillet 1969 considèrent ce moment comme la plus grande réussite du XXème siècle. Est-ce que vous avez une idée de ce que pourrait être la plus grande réussite du XXIème ? 
H.D. : La mission Apollo est une très grande réussite. Mais elle est peut-être moins scientifique que géopolitique. Même si des roches lunaires ont été apportées en très grande quantité. D’un point de vue technique et d’intelligence humaine, c’est une véritable prouesse que d’envoyer des humains sur la Lune donc je suis totalement d’accord avec la NASA. En revanche, d’un aspect scientifique les prix Nobel de physique 2019 (Michel Mayor et Didier Queloz) ont réalisé quelque chose d’immense en découvrant la première exoplanète en 1995. Depuis des siècles, on imaginait que des planètes gravitaient autour d’autres étoiles et là, on en a eu la preuve scientifique. Pour la vision du monde qu’a l’humanité, cette découverte est vraiment bien plus grande que ramener des cailloux de la Lune. 
Pour en revenir à l’avenir des découvertes du XXIème siècle, c’est très compliqué. Les scientifiques ne sont pas devins mais je vais me risquer à dire de grosses bêtises qui seront sûrement contredites dans quelques années. C’est le jeu et je m’y plie volontiers ! 
On en revient un peu à notre échange précédent : la matière noire et l’énergie sombre. Si on arrive à comprendre ce qu’elles sont, ce serait fantastique ! Y compris si elles n’existent pas, puisque au fond, on ne sait pas. Peu importe l’issue (existante ou non), ce serait une avancée majeure ! Un peu comme l’histoire des exoplanètes, on touche profondément à notre conception fondamentale de l’univers. La science nous a prouvé que ce dernier était d’abord beaucoup plus original que prévu. Chaque fois que nous faisons une découverte, on se dit : « Mince, on ne pensait pas que c’était possible ! » Donc on doit vraiment s’attendre à l’inattendu. 

En parlant des prix Nobel de physique 2019, ils ont donné le 20 janvier une interview à France24 dans laquelle ils expliquaient que vivre sur une autre planète était impossible. Êtes-vous d’accord avec eux ?
H.D. : Oui. C’est carrément irréaliste. C’est de la science-fiction pure et dure. La planète Terre est irremplaçable et il n’y a pas de planète B. La science le dit depuis longtemps. Aller sur Mars serait déjà un exploit ! Mais il est évident qu’avec la technologie qu’on a actuellement, on ne pourrait pas y vivre. Seules trois ou quatre personnes pourraient y survivre. Il n’y a pas d’alternative, on doit protéger notre planète. Une fois dans l’espace, et ça, tous les astronautes le disent : « Quand on regarde la Terre, elle est incroyablement belle. Et surtout, l’atmosphère est toute ténue, on la voit à peine ! » On se dit : « Mais comment une si petite chose arrive à préserver l’air qui nous permet de respirer ou de nous protéger des rayons du Soleil ? » Ceux qui ont la chance d’aller dans l’espace sont toujours émerveillés par la beauté et la fragilité de la Terre. 

Trump avait annoncé en 2017 le projet Artemis censé renvoyé l’homme sur la Lune d’ici 2024. Scientifiquement, est-ce qu’il y a vraiment un intérêt ? 
H.D. : On peut se poser la question. Si vous comparez l’investissement financier avec les possibles résultats scientifiques, la réponse est claire : ça ne sert à rien. Il vaudrait mieux investir le dixième de l’argent d’Artemis pour avoir des résultats scientifiques de bien meilleure qualité. En revanche, il y a des questions de souveraineté technologique et économique qui entrent dans la danse. L’Europe apporte son aide, ainsi les Européens auront un pied sur la Lune indirectement. Mais très clairement, cette mission ressemble plus au coup politique qu’au réel intérêt scientifique. Même s’il ne faut pas la minimiser ! 

Est-ce que la politique est toujours aussi présente dans la conquête spatiale ?
H.D. : Aujourd’hui on ne parle plus de « conquête spatiale ». C’était le temps de la Guerre Froide. On parle désormais d’« exploration spatiale » car le but principal est scientifique et en collaboration entre pays. Après, il y a des nouveaux acteurs qu’on appelle le « NewSpace ». Ils provoquent une libéralisation du marché de l’accès à l’espace. SpaceX et Amazon par exemple, ne rentrent pas du tout dans le cadre scientifique. Il faut vraiment faire la différence entre la science spatiale, comme celle que je pratique, et le spatial mercantile. Toutes les saloperies de Starlink qu’Elon Musk a envoyé et qui aujourd’hui ruine le ciel à tel point qu’il devient extrêmement compliqué de faire des photos : c’est vraiment une catastrophe. Même si avoir plus de communications est positif, on ne peut plus observer l’univers à cause des traînées brillantes. 

Donc des acteurs comme SpaceX ne sont pas forcément bons pour l’exploration spatiale ? 
H.D. : Tout dépend ce qu’on en fait. C’est une nouvelle manière d’accéder à l’espace. Mais envoyer une voiture en orbite pour un « coup de com’ » ne sert strictement à rien. Donc Starlink et une Tesla dans l’espace : c’est de la merde et c’est nul. Si en revanche, comme ils le font, ils travaillent avec l’ISS ou envoient des satellites de manière raisonnable, c’est bien. Mais à mon avis, au vu de leur capacité, c’est dommage que de si beaux outils soient laissés au bon vouloir de Monsieur Elon Musk qui fait un peu ce qu’il veut. Il faudrait qu’il y ait des régulations internationales pour être un petit peu sensé. À leur décharge, de tels acteurs ont réussi à tirer les coûts exorbitants de n’importe quelles missions spatiales vers le bas. Et ça, c’est une vraie avancée pour tout le monde. Surtout de notre côté, les scientifiques. On a à la fois le pire et le meilleur.



(Exercice "interview fleuve" réalisé dans le cadre de mes études à l'IEJ Paris / 2ème année)

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